Sous-Traitance : Un monde bien compliqué

Pris sur Courant Alternatif
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Donc, promis, juré, les industriels qui vont être aidés ne délocaliseront plus… Ils l’ont juré la main sur le coeur. Et ils vont certainement tenir leur promesse. Car ça veut dire quoi, délocaliser, et surtout ne pas délocaliser ??? Quand Renault rachète Dacia, une entreprise roumaine, ce n’est pas de la délocalisation, c’est un investissement à l’étranger. Et s’il rachète cette usine, ce n’est pas pour la fermer, ni pour y envoyer ses propres salariés avec des salaires d’expatriés évidemment. Mais si Renault possède des usines en Roumanie qui emploient des ouvriers roumains, il est normal qu’il y produise des bagnoles. Renault ne rachète pas Dacia seulement pour produire des Dacia, il rachète Dacia aussi pour produire des Renault en Roumanie. Donc, des ouvriers roumains en Roumanie produisent des Renault qui seront achetés par ceux qui ne sont pas encore licenciés en France, mais ce n’est pas de la délocalisation. Vous me suivez ?

Entreprise, où es-tu ?
Déjà, savoir ce qu’est une entreprise n’est en réalité pas si simple. Restons dans l’automobile par exemple. A votre avis, combien de salariés travaillent à P.S.A. (Peugeot Société Anonyme) ? Vous ne savez pas très bien, mais vous pensez en milliers ? Vous avez tout faux. P.S.A. compte environ 400 salariés… C’est que P.S.A. n’est que la société mère de Peugeot. Toutes les usines Peugeot et Citroën ne sont que des filiales, c’est-à-dire des sociétés juridiquement distinctes. Peugeot, comme toutes les grandes entreprises, est un groupe, c’est-à-dire qu’il y a une société mère qui contrôle un ensemble de filiales. A chaque filiale son Comité d’Entreprise (si elle est assez grande), éventuellement son accord d’entreprise, voire sa Convention Collective… De bagarres en bagarres, les syndicats ont fini par obtenir des C.C.E. (comités centraux d’entreprises), mais les représentants aux C.C.E. sont forcément éloignés de la base, de plus en plus bureaucratiques au fur et à mesure que la taille du groupe augmente. Donc, a priori, un groupe est reconnu et ses salariés doivent avoir à peu près des avantages sociaux comparables. Il devient donc important de connaître les frontières de l’entreprise, c’est-à-dire du groupe. Il faut donc regarder les participations financières. Si on prend les sociétés dont 100% du capital est détenu par P.S.A. (Peugot Citroën Automobiles, Automobiles Citroën, Automobiles Peugeot, Société Anonyme de Réassurance Luxembourgeoise, …), pas de souci, elles font bien partie du groupe. Pourquoi avoir des sociétés distinctes dont on possède 100% du capital, me direz-vous ? Pas seulement pour diviser pour mieux régner, mais aussi parce que chaque société est une entité officiellement autonome. Si Peugeot Motocycles dépose son bilan, c’est Peugeot Motocycles qui est responsable des dettes, pas P.S.A., c’est Peugeot Motocycles qui assumera le plan social, etc… Si P.S.A. est majoritaire dans le capital, c’est-à-dire ne possède pas tout et a trouvé des hommes d’affaires, banques ou fonds de pension que ça intéressait de devenir actionnaires et donc de mettre de l’argent sur la table (Faurecia ou P.S.A. Finances par exemple), on considère encore que ces sociétés font partie du groupe.
Mais si P.S.A. a une participation minoritaire (possède moins de 50% du capital) ? Rien n’oblige à faire paraître dans les comptes officiels ces sociétés comme appartenant au groupe. En réalité, tout dépend de la structure du capital. Si on a convaincu plein de petits épargnants d’investir, si aucun actionnaire ne possède plus de 5% du capital et que P.S.A. en possède 20%, il est clair que c’est P.S.A. qui dirige, qui nomme le P.D.G., etc… Mais officiellement, la société est indépendante, et P.S.A. n’est pas engagé.
Imaginons maintenant une entreprise moyenne, familiale pour faire bien traditionnel, dont le gérant n’est autre que le petit fils du fondateur. Rien à voir avec P.S.A. Sauf que plus de 50% de son chiffre d’affaires vient de P.S.A. De fait, cette entreprise est dépendante de P.S.A., on peut en réalité la considérer comme une filiale, mais totalement à ses risques et périls cette fois-ci. Il faut savoir que dans l’industrie une proportion très importante de P.M.E. est dans cette situation. Surtout si on considère qu’avec même seulement 30 ou 40% de son chiffre d’affaires avec un seul client, une petite entreprise est virtuellement en faillite si le groupe en question interrompt brutalement ses commandes.
De fait donc, les entreprises sont des galaxies de société, avec des contrôles en cascade, la société mère contrôle des filiales qui contrôlent elles-mêmes d’autres filiales, etc. Ce contrôle peut-être total, partiel, ou simplement un rapport de forces en faveur des grandes entreprises au détriment des petites. En réalité, un salarié ne sait pas toujours qui est son employeur, ou plus exactement qui dirige son employeur.
Or nous vivons dans un « monde libre », c’est-à-dire plus exactement dans un monde où le capital a la liberté de circuler. Rien n’oblige la société mère à être située dans le même pays que ses filiales. Rien ne l’oblige non plus à s’approvisionner à l’intérieur de ses frontières nationales. Vous reprenez depuis le début, vous y rajoutez que des frontières physiques traversent ces galaxies, et vous essayez ensuite de m’expliquer ce qui est une délocalisation et ce qui n’en est pas….
Mais dans ce « monde libre », les frontières n’ont pas été abolies pour autant. Les législations restent nationales, les sources statistiques aussi. Chaque Etat compte sa richesse à l’intérieur de ses frontières, nombre d’entreprises, valeur ajoutée, et nombre de salariés. Chaque Etat s’enorgueillit de ses exportations et tâche de limiter ses importations. Aucun ne précise dans ses exportations la part qui correspond à du commerce entre filiales d’un même groupe. D’après certains, mais les chiffres restent très opaques, ce type de commerce représenterait plus de la moitié du commerce mondial.En général, les entreprises les plus exportatrices sont aussi les plus importatrices. Naturellement, lorsqu’il s’agit de commerce entre filiales, les prix ne veulent plus rien dire, ou plus exactement ils sont le résultat de savants calculs pour savoir dans quel pays il est intéressant de faire apparaître la valeur ajoutée….
Bref, tout ça est un maquis dans lequel il est très difficile (impossible ?) de se retrouver.

« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? »
Citation de Laurence Parisot, présidente du MEDEF

Ce n’est pas l’amour de la complexité qui a mené à tout ce bazar, mais le rejet de l’incertitude par les entreprises, la précarité et les aleas, c’est très bien, mais pour les salariés seulement…

Pendant les « 30 Glorieuses », la période de croissance qui s’étend de la fin de la reconstruction à la fin des années 60, le niveau de vie s’élevait, du moins dans les pays développés, et la consommation de masse avec. C’est la grande époque de la première voiture, de la première télé, de la première chaîne hi-fi, etc. Sauf qu’aujourd’hui, ces éléments font partie de l’équipement de base, et le marché est saturé. Il ne s’agit plus de proposer un frigo, mais un frigo « plus mieux », ou en tous les cas légèrement différent de celui du voisin. La demande est devenue incertaine. Or, la production à grande échelle était basée sur la standardisation des produits et la prévision de la demande. Depuis le début des années 80, les grandes entreprises se sont lancées dans une course à la flexibilité. Autrement dit, elles ont cherché des moyens d’avoir une production plus souple, plus variée, sans pour autant diminuer leurs profits. Cette recherche est passée par une modification de l’organisation du travail à grande échelle, mais aussi par le rejet des risques sur les salariés et sur l’extérieur.

Le rejet des risques sur les salariés porte un nom, c’est la précarisation : multiplication de l’interim, des C.D.D. Cette précarisation concerne aussi les salaires par le biais des horaires variables, flexibles, décalés, du calcul annuel du temps de travail, tous éléments qui rendent les salaires de plus en plus variables, et pas vraiment vers la hausse. Cette précarisation a pris aussi une forme plus insidieuse : l’externalisation. Les groupes se sont mis à faire sous-traiter une partie de leur activité, et d’abord les activités connexes. Par exemple, plus aucune entreprise n’emploie de personnel de ménage, elles font toutes appel à des sociétés de nettoyage. L’informatique est souvent sous-traitée à des sociétés spécialisées. En quoi ceci induit-il une précarisation des salariés ? De trois façons. D’une part, aujourd’hui, sur un lieu de travail, il est devenu fréquent que les salariés qui se cotoient ne dépendent pas du même employeur, de la même convention collective, du même syndicat… Ceci contribue à diviser les salariés. Ensuite, les salariés des sociétés sous-traitantes sont là pour des « missions », ils sont donc en quelque sorte en C.D.D. dans l’entreprise où ils travaillent même lorsqu’ils sont en C.D.I., et ils ont d’ailleurs couramment des C.D.D. de leur employeur pour la durée de chaque mission. Enfin, ceci permet de faire pression sur l’entreprise (sous-traitante) et ses salariés. Les missions ne sont pas renouvelées automatiquement, les sous-traitants doivent obéir à un cahier des charges précis, sont remis en concurrence avec d’autres entreprises à chaque renégociation de contrat et doivent accepter des délais de paiement importants. Cette pression sur les sociétés prestataires se reporte naturellement sur leurs salariés, rendus responsables de la poursuite des relations entre le donneur d’ordres et les prestataires, poursuite du contrat dont leur avenir dépend.

La flexibilité est passée aussi par ce que d’aucuns qualifient d’entreprises-réseaux. Le P.D.G. d’Alcatel l’avait très bien résumé d’une phrase devenue célèbre : « Nous souhaitons être très bientôt une entreprise sans usine. » Il faut prendre cette boutade au pied de la lettre. Lorsqu’on parle délocalisation, on pense installation d’une usine dans un pays étranger, où la main d’oeuvre est bon marché, pour assurer une production jusque là assurée en métropole. Ca existe encore, et couramment, mais ce sont là les multinationales de grand-papa. En effet, quel que soit le lieu où on implante une usine, il s’agit d’un capital bloqué sur place : il faut payer les machines, elles ne se déménagent pas comme ça, acquérir des locaux, etc. sans compter qu’au bout d’un temps la main d’oeuvre peut faire grève (pensez à Dacia…). C’est tellement plus simple et rapide de prendre une participation financière dans une société qui existe déjà localement. Si ça ne marche pas comme on veut, hop !, on revend ses participations pour partir ailleurs. Ce sont les fusions-acquisitions dont le nombre et les montants ont explosé ces dernières décennies à l’échelle mondiale. En plus, faire partie du capital local peut faire échapper à certaines barrières mises en place par des pays qui souhaiteraient trouver une certaine indépendance. Evidemment, pour faire ça, il faut qu’il existe déjà des sociétés et des usines. C’est pourquoi l’essentiel des investissements se concentrent dans les pays développés et les pays dits émergents, et donc pas forcément là où la main d’oeuvre est la moins chère. Mais on n’arrête pas le progrès et on a trouvé encore mieux. En effet, pourquoi investir dans des sociétés à la rentabilité incertaine ? On peut chercher un fournisseur avec qui on passera un contrat pour des pièces ou des outillages précis, à charge pour lui de trouver comment les produire, quitte à sous-traiter lui-même. Ne vous laissez pas abuser par les images d’enfants travaillant à la main pour des tapis ou de femmes se tuant la vue sur des fines coutures.
Derrière ce qui peut ressembler à une forme archaïque de production se cache une production entièrement organisée par informatique : calcul des coupes, des pièces, calcul des temps. S’il revient moins cher d’employer une main d’oeuvre très bon marché à travailler à la main, on la fera travailler à la main tant qu’elle coûtera moins cher que les machines, ça n’empêche pas les consignes et le travail de passer par les réseaux internet et autres clés USB.

On se trouve ainsi avec un système de sous-traitance en cascade, qui jongle par dessus les frontières,où les grands groupes se réduisent de plus en plus à des concepteurs, des stratèges commerciaux, et des organisateurs, la production elle étant organisée par le biais de sous-traitance en cascade et sous des formes diverses : filiales ou fournisseurs indépendants. Il est donc des entreprises dominantes et des entreprises dominées, comme il est des économies dominantes et des économies dominées. Cette domination se superpose à l’exploitation. Les salariés des grands groupes sont exploités bien sûr, mais au fur et à mesure qu’on s’éloigne du centre, qu’on descend d’un niveau dans la sous-traitance, les salariés sont soumis à une précarité et une pression de plus en plus grandes, qu’ils soient en C.D.I. ou en C.D.D., qualifiés ou non. A leur exploitation en tant que salariés se rajoute les aléas de leurs employeurs eux-mêmes soumis à leurs donneurs d’ordre.

En ce qui concerne les délocalisations, elles ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Le choix des lieux de production est complexe, et tient compte de l’ensemble des coûts : salaires, mais aussi productivité de la main d’oeuvre, coûts de transports, normes de qualité, taxes…. Il dépend donc autant des fluctuations des cours du pétrole, des données politiques locales que des salaires. Mais par contre, ce qui est général, c’est une mise en concurrence internationale des fournisseurs entre eux et des salariés entre eux. Ce qui est constant, c’est le chantage à la délocalisation chaque fois que des revendications s’expriment, le chantage au changement de fournisseur chaque fois qu’il y a un litige. Ce chantage est réel : dans la mesure où les maisons mères sont de moins en moins les propriétaires directs des usines, ils peuvent d’’autant plus facilement déménager à moindre frais. Ce que le patronat a réussi, c’est la mise en concurrence généralisée des salariés, des territoires, des Etats… En atteint-on aujourd’hui la limite ???

Sylvie