A l’Amour Inc., un sweatshop montréalais, on perd même sa Dignité…

amourDepuis quelques années, l’industrie du vêtement à Montréal connaît d’importantes mutations. Dans une optique de globalisation néolibérale, les compagnies empruntent de plus en plus la voie de la délocalisation : les usines d’ici sont fermées et les machines expédiées dans des pays du Sud où la main-d’œuvre, sous-payée, coûte moins cher. Les travailleurs et travailleuses licenciés, par contre, se retrouvent souvent sur le tapis… C’est arrivé à Peerless, Gildan, Main Knitting. À Golden Brand – où sont confectionnés les vêtements de Moores Inc. – les 540 travailleurs-euses mis à pied ont obtenu 3,5 millions de dollars de compensation grâce aux pressions de Unite Here, leur syndicat. À l’Amour Inc., en revanche, les ouvriers licenciés, en majorité des femmes immigrantes, n’ont pu bénéficier de l’appui du leur, un « syndicat de boutique » imposé par le patronat afin de tourner à son avantage les velléités d’organisation de ses employé-e-s. D’un autre côté, une organisation réellement dirigée par et pour ses membres aurait permis aux travailleurs-euses de sauver, à défaut de leur emploi, leur dignité et quelques meubles.


La crise du vêtement

Historiquement, le Québec est en tête de la production de vêtements au Canada ; en 2006, il en détenait 61,3% de la valeur, et 51,6% des employé-e-s. Avec l’entrée en scène de l’Accord sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), puis de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), cependant, l’ouverture des frontières et la conclusion d’accords internationaux de libre-échange entraînent l’exportation de capitaux à l’étranger. En 2004, le Tribunal du commerce du Canada, suite à un lobbying intensif des industriels, accepte de baisser à 20% la proportion de la production à être réellement faite dans le pays pour en porter la mention de provenance. En d’autres mots, 80% de la confection d’un manteau peut être réalisé en Chine ou au Bengladesh, et il sera tout de même étiqueté « Fait au Canada ».

Cette réglementation est en accord avec la politique gouvernementale qui veut abandonner la production massive pour se tourner vers le marché international : de manière à consacrer Montréal comme centre de la mode, ici on se concentre sur le design, la publicité, la mise en marché, tandis que l’assemblage en soi est en grande partie fait ailleurs. Ces tâches ne demandant aucune spécialisation spécifique, il est aisé de les déléguer à des travailleurs-euses de pays sous-développés se contentant de quelques sous de l’heure. L’ironie de la chose, c’est que la plupart des employé-e-s licenciés localement proviennent de ces mêmes pays : comme l’explique Mostafa Henaway du Centre des Travailleurs et Travailleuses Immigrants, lorsque les usines ferment « ils emballent les machines pour les envoyer à leurs compatriotes ». C’est exactement ce qui est arrivé à l’Amour, où près de 600 ouvrières du vêtement d’origine haïtienne, tchèque, indienne, sri-lankaise, etc., ont été mises à pied depuis 2005.

L’Amour Inc. : une entreprise très rentable…

L’usine de vêtements l’Amour, située sur la rue De Louvain dans le quartier Ahunsic, fait partie d’un conglomérat dirigé par la famille Lieberman. Elle a vu le jour en 1952, aux côtés de l’Amour Global, une compagnie grossiste, puis Nouvelle Seamless, spécialisée en lingerie féminine. En juillet 2007, les Lieberman – déjà partenaires de longue date du géant Wal-Mart – percent le marché américain par l’acquisition de Terramar Sports, dans l’état de New York. L’Amour Inc. emploie alors plus de 2500 travailleurs et travailleuses à travers le monde, dans des lieux d’opération aussi divers que la Chine, le Pakistan, le Bengladesh et l’Inde.

Les propriétaires clament la rentabilité de leur entreprise, et sa performativité : dans un bulletin d’information de Wal-Mart on peut lire que si la manufacture « domine le marché de la bonneterie, c’est qu’elle investit sans cesse afin de produire des articles de qualité supérieure » et qu’elle offre « aux Québécois le meilleur rapport qualité-prix qui soit ». Cela se fait bien entendu au détriment des travailleurs-euses immigrants, car leur succès n’empêche pas les patrons d’octroyer des salaires de misère à leurs couturières de l’usine mère de Montréal, productrices réelles desdits « articles de qualité supérieure ». Ils y maintiennent par-dessus le marché des conditions de travail dignes du XIXe siècle, avec l’accord du syndicat.

Mascarade syndicale

Vida Pelic a assemblé des bas et chaussettes durant 35 ans pour la compagnie, de 1972 – elle a alors 25 ans et arrive d’ex-Tchécoslovaquie – jusqu’à sa mise à pied en 2007. Tout au long de sa carrière à l’Amour, elle travaille dans un sous-sol mal éclairé, environnée de coquerelles, de souris et de tas de fientes laissés par les pigeons de passage. Des voitures sont garées à côté des machines à tisser, qui tombent régulièrement en panne ; lorsqu’elles fonctionnent, en revanche, elles n’arrêtent jamais, si bien que les ouvrières n’ont pas de pause le midi et doivent manger en travaillant. Par crainte du vol, les employées du quart de nuit sont enfermées dans la bâtisse, risquant une mort certaine en cas d’incendie industriel. Dans l’impossibilité de quitter les lieux jusqu’à 7h du matin, elles doivent aussi rester sur place lors de bris de machines, sans rémunération aucune puisqu’elles sont payées à la pièce. Certaines, après 35 ans de service, reçoivent l’équivalent de 11,50$ de l’heure, les augmentations représentant environ 1$ par décennie…

La première section de l’usine à fermer est l’atelier de teinture Jet Dye, où Vida Pelic est initialement employée. Les émanations toxiques causent tumeurs et problèmes pulmonaires aux ouvrières, qui font régulièrement appel à la CSST. Souvent, elles n’obtiennent de congés maladie que pour être renvoyées à leur retour au travail. Aux mauvais traitements physiques, s’ajoutent la pression psychologique et les moqueries des superviseurs, visant à se défaire des employées les plus âgées – celles qui seront licenciées en premier.

En 2004, ces conditions infamantes poussent un groupe de travailleuses à tenter de se syndiquer avec Unite Here. L’entreprise est difficile : les ouvrières immigrantes ayant adopté l’anglais ou le français à leur arrivée au Québec, elles ne peuvent pas toutes communiquer entre elles et avec la direction, qui les a séparées en petits groupes de travail situés à différents étages de manière à les empêcher de se regrouper – elle divise pour mieux régner. Le projet prend donc forme secrètement… jusqu’à ce que la nouvelle arrive aux oreilles des patrons. Ceux-ci entreprennent alors une campagne d’intimidation auprès des femmes concernées pour découvrir l’identité des instigatrices, menacent de fermeture, et mettent en place diverses mesures visant à compliquer le processus – division de l’Amour Inc. en compagnies à numéros, etc. Finalement, un vote pour ou contre la présence de Unite Here est organisé à l’échelle de l’usine. Le contre l’emporte, la plupart des travailleuses n’étant pas informées de ce dont il retourne – et le processus lui-même étant peut-être truqué. Dans un geste conciliant en apparence, le patronat offre alors de créer son propre syndicat, sans affiliation à une centrale. Cette fois la motion passe, et les problèmes commencent.

Le Syndicat des employés de manutention et de service est, depuis le début, un fantoche à la solde des Lieberman. Bien qu’ils perçoivent les cotisations des membres, les représentants ne font jamais suite à leurs demandes, et vont même jusqu’à appuyer le plan de restructuration qui conduit aux licenciements massifs de 2005. Ce n’est pas étonnant : le préambule de leur convention collective, véritable apologie néo-libérale, reconnaît les besoins de l’Amour Inc. de recourir à la délocalisation afin de demeurer globalement compétitive dans le contexte économique du XXIe siècle… Si bien que loin d’aider les ouvrières, le syndicat leur nuit en les désinformant et les empêchant de se prendre réellement en mains. Et lorsqu’elles voudront porter plainte à la Commission des normes du travail, leur requête sera automatiquement rejetée une première fois, justement parce qu’elles sont syndiquées.

Les mises à pied commencent immédiatement après la signature de la convention collective. Il est fort tentant d’y voir un mouvement concerté, puisque celle-ci ne prévoit aucune réglementation en ce domaine – ce que toute convention minimalement sérieuse se doit de faire – laissant les ouvrières sans moyen de se défendre contre ces pratiques frauduleuses. Car afin d’éviter de tomber sous le coup de la catégorie légale de « licenciements de masse », qui concerne le renvoi de 100 personnes et plus sur une période de deux mois, la direction en met à pied de 90 à 95, régulièrement aux 60 jours pendant deux ans. Cela pour éviter de donner les douze semaines de préavis ou compensation de huit semaines de salaire réglementaires. Au final, presque toutes les employées sont mises à pied, sur l’invocation de motifs de compétitivité économique – cette même notion évoquée par la convention collective. Aujourd’hui, l’usine l’Amour fonctionne au rendement minimal, employant ponctuellement des travailleurs et travailleuses temporaires d’agence pour remplir ses besoins de production. Les anciennes ouvrières, elles, ont dû lutter pour obtenir une reconnaissance – bien minime en comparaison des abus subis.

L’action collective du CTA et du CTI

Le Comité des Travailleurs et Travailleuses de l’Amour s’est formé un peu tard : au lendemain des licenciements. Conjointement avec le Centre des Travailleurs et Travailleuses Immigrants de Côte-des-Neiges, il a engagé une bataille légale contre la direction de l’Amour Inc. et son syndicat. Des quatre demandes du comité, en effet, l’une vise le remboursement de leurs cotisations syndicales des trois dernières années aux travailleurs-euses, parce qu’ils n’ont pas été dûment représentés en retour. Les trois autres concernent : 1) l’obtention d’une indemnité financière pour les licencié-e-s, 2) la reconnaissance de la situation de licenciements de masse par le Ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, afin de bénéficier d’un programme de soutien aux ouvriers-ères du vêtement au chômage, et 3) une enquête publique sur la situation de l’Amour Inc., compte tenu de l’insuffisance juridique des lois régissant les licenciements.

La campagne dure maintenant depuis environ un an. Elle se déroule sur trois fronts : l’espace public, le processus légal et la solidarité communautaire. Jusqu’à présent, les pressions exercées au moyen de manifestations et piquetage auprès du Ministère et d’Emploi Québec ont été couronnées de succès et les licencié-e-s ont obtenu compensation financière – quoique la direction de l’Amour Inc., n’ait toujours pas reconnu ses torts. La poursuite à l’encontre du syndicat pro-patronat, elle, prend du temps, et les gains à en tirer sont essentiellement symboliques. Quant à l’aspect de la solidarité, le soutien réitéré de plusieurs groupes communautaires et politiques a permis à la campagne d’acquérir une certaine visibilité dans plusieurs milieux et auprès des médias.

Et ensuite ?

Des quatre demandes du CTA, aucune à ce jour n’a été complètement remplie, et lorsqu’elles l’ont partiellement été l’aide a toujours été fournie par des instances gouvernementales, jamais par la compagnie dont les politiques commerciales sont à l’origine du problème. Malgré ces succès relatifs, la plupart des travailleurs et travailleuses licenciés n’ont pas retrouvé de travail, tandis que les autres se débattent avec des postes temporaires. Il n’est déjà pas facile de se faire réembaucher après un long emploi non-spécialisé ; en contexte de crise économique, la mission frôle l’impossible, surtout pour des femmes immigrantes d’un certain âge. C’est que les solutions proposées demeurent insuffisantes et temporaires : ce n’est pas en fournissant une indemnisation pécuniaire ou l’Assurance chômage à une ouvrière de Montréal qu’on lui assure une réinsertion professionnelle lorsque toutes les usines s’expatrient vers le Sud. Au contraire, ces panacées hasardeuses offertes par le gouvernement entrent en quelque sorte dans le jeu corporatif en faisant office d’écran face à la réalité globale. Les deux dynamiques sont parallèles et ne se rencontrent pas, si bien que les patrons capitalistes suivent sans mauvaise conscience d’abstraits « impératifs économiques » sans se soucier des retombées sur les individus à la base de leur production. Les centrales syndicales, quand elles défendent efficacement ceux-ci (et c’est loin d’être toujours le cas !), ne le font que dans des situations particulières, sans tenir compte du contexte global : elles remédient aux conséquences d’un mal, mais en délaissent les causes. Plus que jamais, donc, il est pertinent d’embrasser un mode d’organisation qui voit plus loin que des faits isolés et envisage des solutions à court comme à long terme, au niveau du système économique et pas seulement de ses manifestations.

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Pour ceux qui veulent en savoir plus…

Le documentaire On est au coton de Denys Arcand, réalisé en 1970, explore le milieu de l’industrie textile québécoise – à ne pas confondre avec l’industrie du vêtement dont il est question ici – et retrace ses débuts ainsi que les grèves et mouvements ouvriers ayant ponctués son histoire. Il est en visionnement libre sur le site de l’ONF : http://www.onf.ca/film/On_est_au_coton/