Le blanc pauvre et le noir pauvre sont dans le même bateau

Anticapitalisme ou antiracisme ? L’un et l’autre, répondaient les nombreux militants noirs américains qui, dans les années 1960, prônaient la lutte des classes plutôt que l’alliance des Noirs contre les Blancs.

Le syndicaliste noir américain A. Philip Randolph était optimiste en 1963 : « Les protestations des Noirs ne sont que les premiers soubresauts de la “sousclasse ”. Les Noirs sont dans la rue, mais les autres chômeurs, toutes races confondues, viendront les y rejoindre [1]. » Ce ne fut pas le cas. De nombreux militants noirs étaient pourtant convaincus que le combat antiraciste n’avait de sens réel que s’il était également anticapitaliste ; que les Noirs ne deviendraient libres qu’au jour où l’exploitation aurait disparu.

Pour Malcolm X lui-même, la libération du peuple noir était indissociable d’un combat contre le capitalisme. Revenant à la fin de sa vie sur ses positions antérieures, l’ancien membre des « Musulmans noirs » (dont il fut exclu en mars 1964) cessait de concevoir la lutte en termes exclusivement raciaux. « Nous vivons une ère révolutionnaire, et la révolte des Noirs américains est partie intégrante de la rébellion contre l’oppression et le colonialisme qui caractérise cette ère », explique-t-il dans son dernier discours, le 18 février 1965. « […] On aurait tort de définir la révolte des Noirs comme un simple conflit racial entre Noirs et Blancs, ou comme un problème purement américain. Au contraire, nous assistons aujourd’hui à la rébellion générale des opprimés contre leurs oppresseurs, des exploités contre leurs exploiteurs. La révolution noire n’est pas une révolte raciale [2]. »
Détruire le racisme ne suffit pas

Cette analyse inspira Huey P. Newton et Bobby Seale, qui fondèrent, à Oakland (Californie), le Black Panther Party (BPP) en 1966. Révolutionnaire, socialiste et internationaliste, Huey P. Newton ne se contentait pas de proclamer qu’il était fier d’être noir : « Nous pensons qu’il est important pour nous d’admettre notre origine et de nous identifier avec le peuple noir révolutionnaire d’Afrique et avec les peuples de couleur dans le monde entier, affirmait-il en mars 1968. Mais retourner aux anciennes coutumes juste pour le principe, nous n’en voyons pas la nécessité. Et d’ailleurs, nous affirmons que la seule culture qui vaille la peine est la culture révolutionnaire, pour le changement, pour le meilleur [3]. »

Au printemps 1963, un Noir sur deux vivait en dessous du seuil de pauvreté (contre un cinquième de la population blanche [4]). Pour Seale et Newton, lutter pour la libération des Noirs signifiait donc combattre l’exploitation capitaliste, aux côtés de tous les exploités et de tous ceux qui rejetaient ce système, y compris les Blancs qui, s’ils sont de véritables socialistes, ne peuvent pas être racistes, comme le précisait Malcolm X peu avant d’être assassiné. Simultanément, pour les « Panthères » du début (qui achetèrent leurs premières armes en vendant le Petit Livre rouge de Mao), il ne suffisait pas d’être noir pour être un camarade. En 1968, Eldridge Cleaver, « ministre de l’Information du BPP », souligne que la race ne peut être le seul élément fédérateur, car « il y a des classes dans la communauté noire […]. Elles ont des intérêts divers qui entrent en conflit avec ceux des masses noires, et elles les préserveront jalousement. Nous appelons la bourgeoisie noire à faire retour à son peuple, nous lui laissons la porte ouverte, mais je crois qu’il nous faut prévoir qu’un bon nombre de ses membres ne reviendront pas à nous [5] ».

L’exploitation n’a pas de couleur

À la fin des années 1960, de nombreux militants noirs sont convaincus que la disparition du racisme ne suffira pas à garantir la libération à laquelle ils aspirent. Lors de la conférence de l’Organisation latinoaméricaine de solidarité, à Cuba en 1967, Stokely Carmichael prévient que le combat mené par les Noirs ne doit pas aboutir à « créer des sociétés où, à la place de dirigeants blancs, des dirigeants noirs domineront l’existence des masses noires, où l’argent noir ira se répandre dans quelques poches noires ; nous voulons qu’il aille à une poche commune. La société que nous voulons créer parmi les Noirs n’est pas une société d’oppression capitaliste car, par sa nature même, le capitalisme ne peut pas créer de structures libérées de l’exploitation. Nous nous battons pour une redistribution des richesses et pour la fin de la propriété privée aux États- Unis. […] Même si nous liquidons le racisme, nous ne détruirons pas nécessairement, et du même coup, l’exploitation. Il nous faut donc lancer sans cesse des attaques dans les deux directions, avoir constamment les yeux fixés sur les deux cornes du taureau [6] ».

À l’époque, la solidarité de classe, révolutionnaire, était également mise en pratique. À Detroit, une Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires fut créée après les émeutes de 1967. Elle mobilisa des milliers de personnes jusqu’en 1971, année au cours de laquelle 2 000 ouvriers de l’industrie du bois, Blancs et Noirs confondus, s’opposèrent dans le Mississippi à un nouveau procédé de mesure du bois qui entraînait des baisses de salaire.

Toutefois, la solidarité de classe, qui aurait permis de dépasser à la fois le mouvement des droits civiques des années 1960, les révoltes urbaines spontanées et le séparatisme prôné par quelques tenants du Black Power, n’était pas le projet de la majorité des militants noirs. Quelques-uns estimaient même que la libération passait, au contraire, par le développement d’un « capitalisme noir ». Parmi eux, Nathan Wright alla même jusqu’à expliquer, en 1967, que l’important n’était pas de faire disparaître le chômage (un objectif impossible à atteindre, selon lui), mais de s’appliquer à ce qu’il y ait autant de chômeurs noirs que de blancs : « Certains économistes estiment que le système économique traditionnel dans notre culture a besoin d’une réserve de ressources inemployées à sa base. S’il en est ainsi – et l’existence constante de ce réservoir oblige à reconnaître cette nécessité –, la question élémentaire de la subsistance devient un problème social dangereux quand le groupe relégué n’est pas hétérogène, autrement dit quand il se recrute dans un seul et même groupe ethnique [7]. »

Trop tardif, l’anticapitalisme d’une partie des militants noirs américains ne parvint pas à triompher de ce genre de conception. Le racisme, il est vrai, n’était pas toujours étranger aux ouvriers blancs qui, menacés par le déclassement économique et la concurrence sur le marché de l’emploi et de l’immobilier, eurent parfois tendance à les imputer aux conquêtes du Mouvement des droits civiques. L’alliance entre les travailleurs ne se réalisa pas. Le capitalisme allait donc tirer le meilleur parti de la polarisation raciale en mettant les exploités en concurrence, mais aussi en profitant de l’enlisement d’une partie des militants révolutionnaires dans le séparatisme racial et dans la lutte armée clandestine. Pourtant, comme l’expliquait Nate Shaw, fermier noir emprisonné dans les années 1930 : « C’est simple comme bonjour. Le Blanc pauvre et le Noir pauvre sont dans le même bateau. C’est les grands pontes qui font exprès de les séparer. Le pouvoir de contrôle, c’est le riche qui l’a. […] La classe des riches se tient les coudes et le Blanc pauvre est sur l’autre liste avec les types de couleur [8]. »

Paru dans Le Plan B n°07, avril-mai 2007
Notes

[1] Cité dans Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, Agone, 2002, p. 526.

[2] Malcolm X, Le Pouvoir noir, L’Harmattan, 1993 (1re éd. : 1965), p. 161.

[3] Cité dans Robert L. Allen, Histoire du mouvement noir aux États-Unis, FM, 1971, « Petite collection Maspero », t. I, p. 169.

[4] Zinn, op. cit., p. 519-520

[5] The Guardian, 13.4.68. Cité dans Allen, op. cit., t. II, p. 83.

[6] Allen, op. cit., t. II, p. 63.

[7] Nathan Wright, Black Power and Urban Unrest, 1967, cité dans Allen, op. cit., p. 159.

[8] Cité dans Zinn, op. cit., p. 451.

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