Quel avenir pour le mouvement syndical québécois?

Un sociologue décrit dans Rue Frontenac la transformation du syndicalisme depuis les dernières dizaines d’années au Québec. Il décrit le passage des offensives marxistes des années ’70 au modèle sociale-démocrate(keynesien) opposé aux mesures économiques néo-libérales. Selon lui, le syndicalisme fait aujourd’hui face à une impasse qui se manifeste aussi par un désintérêt des nouvelles générations de travailleurs-travailleuses: « Témoins de nombreuses grèves dont les revendications n’aboutissent pas à grand-chose et au terme desquelles le retour au travail s’effectue par des concessions à l’avantage de l’employeur, [les jeunes] sont de moins en moins enclins à se tourner vers les syndicats. »

Quel avenir pour le syndicalisme, pour le mouvement ouvrier au Québec?

Le mouvement syndical québécois a grandement contribué à l’avancement de la démocratie dans la société québécoise. Il est l’un
des principaux artisans de la Révolution tranquille, qui a introduit le Québec dans le rang des sociétés capitalistes avancées. Après une
remise en question en profondeur du système capitaliste, au début des années 1970, il propose un projet de société socialiste comme so-
lution de rechange au capitalisme. Il dénonce avec virulence la domination de l’impérialisme et le rôle de l’État québécois dans l’exploitation capitaliste au Québec. Il véhicule un discours radical d’inspiration marxiste.

Cette offensive idéologique et stratégique a soulevé bien des débats et fait du mouvement syndical un acteur incontournable dans les
grands enjeux qui façonnent et animent la société québécoise. Il se prononce sur toutes les tribunes, mettant de l’avant des revendi-
cations syndicales et extrasyndicales.

Un peu d’histoire
Bien des événements vont changer le cours des choses et pousser le mouvement syndical à revoir son discours et ses stratégies.
Vers les années 1970, l’économie mondiale à prédominance américaine entre en crise, principalement avec le choc pétrolier. Dans un premier temps, les grands pays industrialisés cherchent à contrer la crise par une politique d’austérité monétaire. Celle-ci se révélait inefficace pour contrer l’inflation et l’accentuation du problème de chômage.

La crise persiste jusqu’au début des années 1980. La croissance est au point critique, l’économie s’enlise dans la stagnation.
Le modèle keynésien n’est plus en mesure de continuer d’assurer le plein emploi par l’intervention de l’État dans le social et
l’économie. Il entre en crise. Celle-ci ouvre la voie à l’implantation des recettes néolibérales, pour assurer l’équilibre du marché en
dehors de l’intervention directe de l’État dans l’économie et le social. Le néolibéralisme s’exprime en tant que stratégie de sortie de
crise. Au niveau idéologique, l’effondrement de l’empire soviétique renforce la domination de la doctrine néolibérale, sur les plans tant
idéologique et politique qu’économique.

Ces réalités forcent le mouvement syndical à remettre en question son projet de société socialiste et le discours idéologique qui le sous-tend.

Il se détache des idéaux classiques du marxisme et épouse ceux de la social-démocratie.

Cette nouvelle orientation pragmatique – qu’elle paraît être – comporte des risques à l’égard de l’offensive syndicale. La social-démocratie s’inspire du keynésianisme dans l’élaboration de son projet de société. Alors, le triomphe du néolibéralisme place la social-démocratie dans une position inconfortable. Les sociaux-démocrates, ne pouvant pas redéfinir leur discours et proposer une contre-partie aux politiques néolibérales, choisissent la voie défensive. Ils ne peuvent offrir aucune réponse à la crise. Plusieurs gouvernements sociaux-démocrates utilisent les recettes néo- libérales comme voie de sortie, tout en tenant un discours défensif.

Le mouvement syndical se replie lui aussi en défensive : défense et protection de l’emploi, défense des acquis de la Révolution tranquille, refus d’admettre que son démantèlement est commencé depuis bien longtemps et qu’il tire à sa fin. On n’a qu’à regarder les politiques gouvernementales en matière de santé, d’éducation, de retraites et de services publics. Le mouvement syndical, tout
comme les autres membres de la famille de la social-démocratie, se trouve dans la difficulté à redéfinir son discours et à repenser l’État.

Ce repli défensif est renforcé par les effets pervers de l’expansion de la mondialisation sur le marché du travail, le développement
de la sous-traitance dans tous les secteurs de l’économie et du travail et la délocalisation du travail vers les pays du Sud par les indus-
tries à haute technologie.

Choc générationnel
De plus, le mouvement syndical fait face à un choc générationnel. Les moins de 40 ans se considèrent victimes des effets des bonnes
conditions de travail négociées par les syndicats au profit des baby-boomers, qui continuent à occuper les emplois les mieux rémunérés et les plus sécuritaires, pendant qu’une majorité d’entre eux occupent des emplois précaires.

Témoins de nombreuses grèves dont les revendications n’aboutissent pas à grand-chose et au terme desquelles le retour au tra-
vail s’effectue par des concessions à l’avantage de l’employeur, ils sont de moins en moins enclins à se tourner vers les syndicats. Ces considérations témoignent de l’affaiblissement du mouvement syndical.

Pour le moment, celui-ci cherche à se mobiliser contre la montée de la droite au Québec. Cette initiative ne doit pas reposer sur des mots
épars, des formules creuses mais être guidée par un nouveau discours assorti d’un projet de société à proposer comme contrepartie aux
politiques néolibérales. En outre, il doit inclure des paramètres visant la prise en charge des revendications spécifiques des jeunes et établir des stratégies claires pour les faire aboutir.

Jean-Claude Roc
Département
de sociologie
Université d’Ottawa

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