Le monde merveilleux du workfare

Nous avons tous et toutes ou presque entendu parler de la période « Trente glorieuses » dans les pays occidentaux ou de la « Révolution tranquille » au Québec qui aurait enfanté l’État providence. Cet État qui offrirait une aide providentielle par divers programmes sociaux et aide directe des formes d’aide les plus diverses (éducation gratuite, aide sociale, assurance maladie, assurance-chômage) à tous les citoyens et toutes les citoyennes. Ce support permettait de délivrer les travailleurs et les travailleuses des réalités impitoyables du marché. Sans remettre en question les faits établis de ces politiques, j’aborderais dans cet article la question épineuse de savoir ce que sont devenus ces programmes une fois que la « Révolution tranquille » ou les « Trente glorieuses » sont terminées. Autrefois exclusivement vus comme une échappatoire à la pauvreté, les programmes de sécurité sociale se sont transformés pour devenir un formidable outil de discipline recouvert d’un discours reluisant de performance et de réduction des coûts. Bienvenue au monde merveilleux du workfare.

Un peu de fantaisie…

Depuis les années 80, un vieux discours est sans cesse répété : L’État est trop gros, il gère mal, il faut couper, car sinon, c’est la faillite. Du gouvernement Lévesque en 1980 au gouvernement Couillard en 2014, les choses n’ont que peu changé. Le discours de dégraissage est généralement accompagné d’un discours de la performance. En effet, face aux « excès » de l’État, un coupable est souvent mis de l’avant : l’inefficacité. L’État, par sa nature non concurrentielle (monopolistique) et partisane (populiste) mettrait en place des programmes chers dont les résultats seraient moindres faute d’une gestion efficace. Avec les programmes sociaux, il engendrait des effets pervers chez les bénéficiaires. Découragés de se sortir des programmes sociaux, ils et elles entretiendraient une forme de dépendance par rapport à l’aide gouvernementale. Comble de l’horreur, ces derniers seraient donc enfoncés dans un cercle vicieux de dépendance qui les amènerait en être exclus des réseaux sociaux. Alors, les programmes sociaux seraient un gouffre qui constituerait un cercle de dépendance pour des milliers de personnes.

Situation fantastique, solutions fantastiques

Il fallait réinventer les programmes de sécurité sociale pour les rendre efficaces et efficients. Comme pour un détergent miraculeux contre la saleté, il a fallu avoir recours à des inventeurs de recettes en administration publique. C’est le lancement des solutions « nouvelles et améliorées ». On parlait désormais de réaliser la transition d’un État « passif » à un État « actif· ». Qu’il fallait faire de l’efficience ou de la synergie! Que nous entrons dans un État postprovidence et qu’il faut désormais être avant-gardiste. Que le combat contre l’inertie était lancé. Une série d’appellations marketing qui se résumaient toutes par : Faire toujours mieux avec moins sans cesse. Pour y arriver, on proposa des solutions plus individualisées et plus scientifisées. L’administration publique était devenue une science de haute précision.

Le workfare

« There no right to be lazy » lançait Bill Clinton au début de sa présidence. Cette phrase toute simple résume le socle du « workfare » ou « work-for-benefit » : Personne n’a le doit d’être paresseux. Le problème de pauvreté n’était plus une question sociale, mais une question de la volonté individuelle des personnes se retrouvant dépendantes de l’assistance gouvernementale. Les États-Unis furent le premier pays à réformer ces politiques d’aide sociale comme (la transformation de l’Aid To Families with Dependent Children (AFDC), maintenant devenu le Temporary Assistance for Needy Families (TANF)) pour les assistés et les familles dans le besoin. Le principe était clair : le travail avant la prestation. De ce point, le workfare diverge. Plusieurs formes du workfare (surtout américaines) font la promotion de l’obligation de travailler un certain nombre d’heures en échange de prestations. Cette forme de travail forcé fut un moteur phare du workfare, mais elle n’est pas la seule. Face à ce radicalisme, plusieurs autres formes plus insidieuses prirent place. L’obligation de faire des recherches d’emploi, d’adopter certains comportements (ex : suivre des cours spéciaux) ou d’accepter n’importe quelle offre d’emploi, peu importe sa nature, est la norme la plus répandue du workfare.
L’objectif est de raccourcir le temps sous la prestation en incitant les bénéficiaires à combattre la « dépendance » et se trouver un travail. Pour y arriver, c’est la vieille tactique du bâton et de la carotte. Ceux qui adoptent les comportements désirés seront récompensés et ceux qui dévient seront pénalisés. Cette logique peut prendre la forme d’incitatif financier pour trouver un emploi. Face à cette tactique, le parcours devient individualisé et technicisé. Ils n’existent plus de droit collectif, mais une relation contractuelle entre l’État et le gouvernement. Les catégories dans les programmes chômage, aide sociale, CSST, etc. se multiplient et se complexifient. L’agent ou l’agente de ces programmes se transforme en inspecteur ou inspectrice du moindre défaut des faits et gestes du bénéficiaire. Il ne faut pas déroger aux catégories, car cela pourrait être vu comme de la fraude au gouvernement et les sanctions peuvent être lourdes. Ce travail disciplinaire de dépistage de la fraude peut devenir un outil de contrôle réel des comportements. Par exemple, il a été possible d’entendre des histoires de vidéosurveillance utilisée contre les bénéficiaires de la CSST pour prouver devant le tribunal qu’un bénéficiaire n’est pas réellement malade.
Le travail doit être toujours vue comme la solution aux problèmes du bénéficiaire et jamais, les programmes de sécurité sociale doivent être plus avantageux que d’avoir un emploi. Pour s’assurer de fait, les gouvernements mettent tout en place pour s’assurer de ça :
Les différentes mesures adoptées par le gouvernement du Québec depuis 1996 font en sorte qu’il est financièrement plus avantageux d’occuper un emploi, même à faible revenu, que de se retrouver à la sécurité du revenu. Le programme APPORT, le Supplément de retour au travail, la nouvelle allocation familiale, l’allocation-logement, l’assurance-médicaments et le crédit d’impôt sont des mesures d’encouragement au travail qui incitent davantage les travailleuses et les travailleurs à faible revenu à conserver leur emploi ou à en décrocher un et qui font en sorte que les travailleuses et les travailleurs bénéficient de meilleures conditions financières que les prestataires de l’assistance-emploi (MSS, 2000b, p. 5, dans Morel, 2002, p. 66).

L’obstruction

La discipline n’est pas uniquement le seul moteur requis par les programmes de sécurité sociale dans leur lutte à la dépendance. Les compressions ou les disparitions budgétaires sont généralement monnaie courante. Par contre, il existe un autre moyen de « dégraisser » les bénéficiaires du système. C’est l’obstruction. Avec la complexification des demandes et des réclamations, il est devenu de plus en plus difficile pour les personnes demandant de l’aide de recevoir leur dû. On assiste à une multiplication des pièces requises pour une demande d’aide. Souvent mal maîtrisée par les bénéficiaires, cette tactique permet de réduire le nombre de bénéficiaires discrètement. Cette dernière s’ajoute à la panoplie d’outils disciplinaires que le workfare offre aux États contemporains.

Le workfare dans l’économie

Le workfare n’est pas une doctrine dont les objectifs sont uniquement budgétaires. Il serait très réducteur de mesurer son impact uniquement sur ce front. En fait, le workfare est une doctrine qui reconfigure la relation entre le travail et capital. Les nouvelles réalités économiques néolibérales entraînent la multiplication des emplois précaires (temps partiel, désyndicalisation, conditions salariales difficiles, travailleur autonome). Face à cette réalité, les programmes de sécurité sociale qui agissaient comme un contrepoids à la situation de travail défavorable sont mobilisés pour mettre en place l’effet inverse par le workfare. Ces politiques constituent désormais des outils de disciplines pour forcer la main d’oeuvre à intégrer ces emplois. Tout travailleur et toute travailleuse ne pouvant compter sur ces programmes pour refuser un emploi (surtout l’assurance chômage), ils sont contraints d’accepter à la baisse. Dans cette optique, le workfare prend un sens nouveau et beaucoup plus éclairant sur ces intentions.

Pour en savoir plus :

Barbier, Jean-Claude. « Workfare,‘flexicurité’, réflexions sur le voyage international des idées politiques dans les politiques sociales et la persistance des compromis nationaux insérés dans les cultures politiques nationales ». Communication au 10e congrès de l’AFSP, 2009. http://www.congresafsp2009.fr/sectionsthematiques/st23/st23barbier.pdf.

Besley, Timothy, et Stephen Coate. « Workfare versus welfare: Incentive arguments for work requirements in poverty-alleviation programs ». American Economic Review 82, no 1 (1992): 249-61.
Wacquant, Loïc. « De l’Etat charitable à l’Etat pénal: notes sur le traitement politique de la misère en Amérique ». Regards sociologiques 11 (1996): 30-38.

Morel, Sylvie. Modèle du workfare ou modèle de l’insertion?: la transformation de l’assistance sociale au Canada et au Québec. Condition féminine Canada, 2002. http://www.college-merici.qc.ca/collection/condition_feminine_canada/workfare.pdf.

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