Pourquoi je marche le 1er mai

À l’époque Mathieu travaillait encore à la Station des Sports et avait donc préféré limiter la circulation de sa lettre à son cercle restreint d’ami-e-s et de connaissances. N’étant plus employé de la Station des Sports et de Placement Sergakis Inc. et faisant face à une résistance de leur part à lui donner sa paye de vacances, alors même que la date-butoir pour le paiement des loyers approche, nous avons jugé adéquat de republier cette lettre ici.

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Je ne me rappelle plus quel groupe communautaire expliquait la vie sous le seuil de la pauvreté comme une partie de jeu de Serpents et échelles: il est possible de gagner, mais on est toujours à un jet de dés de retourner à la case départ. Une journée de maladie, une contravention, un tour chez le dentiste ou le vétérinaire, un cellulaire qui brise ou un noël où l’on se sent trop généreux et on est reparti pour des mois à pédaler pour retrouver une situation financière confortable. Juste dans la dernière année, outre ces dangereux petits aléas de la vie, j’ai aussi eu droit à une mise à pied et des coupes dans mes heures – on commence à se rapprocher, la vie à un jet de dés de la chute et moi. La vie avec un seul pantalon pis des runnings usés à la corde aussi.

Mine de rien on est 20% de la population au Québec à vivre comme ça. Une personne sur cinq. Et encore, moi je suis chanceux. En dépit de mes problèmes d’heures, je n’ai pas d’enfants, j’ai le soutien de ma famille et l’espoir qu’un de ces quatre, mes études vont finir par me trouver un boulot. Cela dit, tu veux savoir pourquoi on marche le 1er mai et pourquoi on lance des grèves depuis 10 ans? Parce que le jeu, il est truqué. Parce que mon patron et moi on n’a pas commencé à la même case du jeu de Serpents et échelles, on n’a pas commencé avec le même nombre de propriétés au Monopoly et il a eu le droit de choisir ses cartes au poker. Parce que c’est pas vrai que les barmen, barmaids, serveurs et serveuses des Stations des Sports ont autant de chance de s’en sortir que Peter Sergakis. Parce que c’est pas vrai que les kids qui jouent au hockey dans les ruelles de Centre-Sud ont une chance de se faire repêcher par la LNH. Parce que c’est pas vrai que si tu te bottes le cul à l’université tu vas nécessairement te trouver une bonne job que t’aimes pis qui paye. C’est certain que (pour l’instant, profitez-en le temps que ça dure) il y a encore 4 personnes sur 5 dans la population qui s’en sortent confortablement et qui vont nous regarder de haut en nous disant qu’on exagère, qu’on n’a qu’à faire plus d’efforts. Mais nous on sait que le jeu est truqué et qu’on est assis du mauvais côté de la table. Que quelque part on se fait un peu faire le coup de la grenouille dans l’eau chaude…

Et moi, je vais continuer de recevoir des peanuts, comparé à tout l’argent que mon boss fait sur mon dos. Je vais continuer de sourire à des clients qui mériteraient des claques et je vais continuer de porter un polo gris et orange juste parce qu’il y a des gens en haut lieu qui pensent que ça, c’est le summum de la classe. Mais entre tout ça, le 1er mai, journée internationale des travailleurs et travailleuses, c’est ma journée, pis il n’y a personne qui va me l’enlever.

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