Un an avec le SITT-IWW Montréal

Voila douze mois que je milite dans la section montréalaise du Syndicat Industriel des Travailleurs et des Travailleuses – Industrial Workers of the World (SITT-IWW). Cette organisation participe activement au renouvellement syndical rendu nécessaire par notre époque. J’aimerai t’expliquer un peu ce qui m’a attiré vers ce syndicat .

Histoire

Pour commencer, une brève histoire de la section de Montréal. Elle existe depuis 2008, mais elle est réellement active depuis 2013, alors qu’une vingtaine de personnes, très déterminées, ont rejoint l’organisation. Aujourd’hui, la section de Montréal compte plus de 160 membres. Elle est la première section (en partie) francophone de l’IWW, donc un travail titanesque de traduction et de production de textes a été fait. Au passage, je félicite le Comité traduction qui fait un travail incroyable et, malheureusement, peu visible.

Une première section en français donc, mais pas la seule! Une section à été officialisée récemment à Sherbrooke et d’autres sont en cours de formation à Québec et Drummondville.

Pourquoi je suis devenu membre?

J’ai adhéré au syndicat essentiellement grâce à sa campagne « Réclame ta paye ». En bref, il s’agit d’une initiative d’action directe formidable et très efficace. Nous sommes contacté-e-s par des personnes qui ont été flouées par un-e patron-e sans état d’âme (en ont-ils, une âme?). La plupart du temps, une paye, ou une partie, n’aura pas été honorée; d’autres fois, c’est le 4% ou les heures de formation qui seront «oubliées».

Face à ça, notre fonctionnement est simple. Nous avons plusieurs techniques que nous intégrons à un échéancier rigoureux : si à telle date le montant dû n’est pas payé, nous passons à l’étape suivante… et gare aux conséquences!

Parmi ces techniques, il y a la «March on the boss» qui consiste à aller en groupe rencontrer l’employeur pour formuler nos revendications, ou encore, le « Communication Zap » où nous lançons une vague d’appels, de messages, de fax, de réservations, afin de bloquer l’entreprise visée. Quand l’employeur reçoit des appels de tout le Québec (et du monde entier!) la même journée, ou la visite de cinq personnes qui n’ont pas froid aux yeux, le ou ladite boss fait rapidement le calcul coût/bénéfice… Qu’est ce qui va lui coûter le plus cher? Payer, ou ne pas payer? Le taux de réussite est très haut, plus de 80% des cas. Dans les 20% restants, on a tout de même fait chier un-e patron-e, tout en expérimentant la solidarité et l’action collective. Et ça n’est pas rien!

Le programme

Le SITT-IWW est une organisation politique qui souhaite transformer la société. Nous avons donc un programme, résumé dans le préambule de notre constitution. Ce programme est simple mais efficace. En voici mon résumé : « s’organiser en tant que classe, s’emparer des moyens de productions, abolir le salariat et vivre en harmonie avec la terre ». Il y est aussi question de profiter « des bonnes choses de la vie » et de jeter « les bases d’une société nouvelle à l’intérieur de l’ancienne »*.

Le moyen

Pour mettre ce programme en application, nous pensons qu’il est nécessaire de nous organiser depuis la base. Nous proposons donc à tous nos membres de créer des comités d’organisation SITT-IWW sur leurs lieux de travail, peu im12208145_10203746811150547_1523560404_nporte si un syndicat corporatiste est déjà présent sur place. Nos comités d’organisations sont pensés comme des comités de mobilisation, lieu d’auto-gestion, d’émancipation et de luttes.

Les comités d’organisation de chaque lieu de travail communique avec la section locale qui peut lui apporter de l’aide, un appui logistique, du financement pour ses actions ou pour la diffusion d’information, de l’argent pour sa caisse de grève ou des bras, en fonction du besoin.

Une structure organique

C’est ça que j’aime au syndicat. Notre organisation n’est pas une structure rigide, c’est un être vivant! Une structure organique qui croît dans la coquille, de plus en plus vide, du vieux monde. Sur ce désert de sens pousse notre organisation, dont les racines puisent leur force dans la solidarité. L’idée est donc de construire et de vivre maintenant le monde futur que nous désirons. Le syndicat est donc un lieu d’émancipation.

Une organisation équilibrée

Au final, nous cherchons à trouver le juste milieu entre la liberté vitale à tous les individus et la rigueur nécessaire d’une organisation efficace. Parce que le bordel, ça s’organise! (On a pu le constater le 1er mai 2015…)

La structure du syndicat est forte et diversifiée, composée de plusieurs comités et d’une assemblée mensuelle souveraine. Simultanément, chacun-e est libre de s’impliquer (ou pas) dans le comité de son choix, à la hauteur de ses possibilités et ce, de manière à ce qu’il n’y ait pas de hiérarchisation en
fonction de l’engagement.

Une organisation mondiale

Entrer au syndicat, c’est aussi rejoindre une organisation mondiale et recevoir régulièrement des nouvelles de luttes et d’initiatives concertées vers un même objectif, de Taïwan à Sheffield, en passant par Rostock et Winnipeg. Savoir que le SITT-IWW a une section à Reykjavík en Islande me fascine. Que cette section regroupe plusieurs dizaines de personnes sur une île de 330.000 habitant-e-s me donne de l’espoir. Que les wobs** d’Islande proposent des formations aux travailleur-euses migrant-e-s me montre que nous sommes sur la bonne voie. Sans compter que ça nous fait une bonne adresse là-bas, pour le tour du monde qu’on prévoit faire, ma blonde et moi. Une bonne adresse là-bas et partout ailleurs.

Le 1er mai 2015 et la solidarité en acte

Et puis, bien sûr, il y a la chance de vivre de l’intérieur des expériences de solidarité actives. Parlons par exemple de la belle journée du 1er mai 2015. Le projet de faire de cette journée un moment de combativité, dans l’optique d’un renouveau syndical, a été décidé au printemps 2014. Cette idée s’est lentement diffusée et elle a finit par complètement nous échapper. Et tant mieux! De groupusculaire ou franchement plate, la journée du 1er mai est redevenue populaire. Une personne au syndicat est en train 12208222_10203746811670560_884351022_nde compiler les actions qui ont eu lieu ce jour-là… et elle n’a pas encore terminé! Pour te donner une idée : plus de 800 groupes communautaires et des profs d’une vingtaine de cégeps en grève illégale, des centaines d’actions de blocage partout dans la province, quatre manifestations très populeuses qui ont convergé vers le centre-ville et qui ont paralysé Montréal pendant des heures, malgré la répression terrible, etc. Je place cette journée dans le top cinq de mes meilleures journées : blocage de Stationnement Montréal à 7h le matin, participation à la manif des groupes communautaires de 10h, à celle de la FTQ à 11h00, BBQ populaire au Parc Laurier avec blocage de la rue Brébeuf tout l’après-midi et pour finir, convergence vers le centre-ville avec un cortège de 400 personnes! Tu peux lire un compte rendu plus complet de la journée par ici : https://sitt.wordpress.com/2015/05/13/retour-sur-le-1er-mai-du-sitt-iww/

Les problèmes de la gauche radicale

Ce qui m’intéresse également au SITT-IWW, c’est que l’organisation met le doigt sur plusieurs des problèmes de la gauche radicale. Ce sont pourtant des questions que l’on veut trop souvent éviter ou repousser. Ces écueils sont pourtant des obstacles majeurs pour le long terme.

Quelques exemples :

Les (petites) victoires

J’ai participé à quelques batailles militantes mais je n’ai pratiquement jamais vu de victoire. La gratuité scolaire? Les expulsions de sans-papiers? Les luttes écolos? C’est pas souvent que j’ai sauté de joie, dans les bras de mes camarades en criant « hourra! ». Cela explique peut-être, en partie, les démissions régulières dans les milieux militants : fatigue, dépression, surmenage, études lâchées, relations brisées…Mais avec le SITT-IWW et des campagnes très simples comme le «Réclame ta paye», mon espoir est sans cesse nourrit par des petites victoires, peut-être maigres, mais qui nous montrent des jours meilleurs.

L’expansion

Chaque mouvement social amène sa vague de nouvelles personnes dans la nébuleuse de la gauche radicale. Gauche qui se renouvelle sans cesse, mais ne grossit pas vraiment, les ancien-ne-s quittant le militantisme pour une bonne job ou une vie à la campagne. Comme si cela était incompatible… Je veux une bonne job et vivre à la campagne, mais je veux aussi continuer à m’engager, à militer! Prenant ce problème à bras le corps, nous avons au moins deux comités qui se chargent d’assurer la cohésion et la pérennité du syndicat, en plus d’un service de garde pour les membres ayant des enfants. C’est le travail de nos comités Organisation et Événements. Notre but est donc de s’inscrire dans la durée, tout en ne laissant personne derrière.

Le cloisonnement

En faisant le lien, le trait d’union, entre les groupuscules de gauche radicale et les grosses organisations progressistes, nous souhaitons éviter le fonctionnement en vase clos Nous souhaitons populariser nos idées révolutionnaires jusque les rendre « mainstream ». Ça, c’est le travail de notre comité Solidarité, qui nous permet d’apparaître aux cotés des travailleur-euse-s des postes régulièrement, des travailleurs mis à la porte de Mueller Canada à Saint-Jérôme en janvier 2015, des employé-e-s des CSSS et du communautaire, des ouvrier-ère-s en grève, des travailleur-euse-s en lockout, du camarade Noé dans sa lutte contre Savoura en juillet 2015 et de tant d’autres, à l’année longue.

La solidarité est une arme, ça n’est pas juste un slogan.

Le folklore

Ma grand-mère était une insoumise et a insulté des flics, sa vie durant. Pourtant, elle ne serait jamais venue dans une manifestation d’extrême-gauche. Nous nous enlisons trop souvent dans un folklore militant en marge de la société. À force d’être non-conventionnels, nous avons créé des conventions culturelles très peu inclusives. Comme une façon de nous protéger, étrangement. Nous oublions que l’image est importante et la nôtre nous porte préjudice, il faut le dire.

12233551_10203746810550532_1228052850_nC’est la rançon de notre époque, nous devons communiquer pour exister et pour nous développer. Cette problématique inhérente aux milieux radicaux est souvent abordée dans nos réunions. Sans rien enlever au mode de vie de chacun-e nous mettons en place des mécanismes dans nos instances afin de ne passeulement être un groupuscule de personnes au look punk, skin, anarcho-étudiant-e ou gauchiste-barbu. Par exemple nous évitons les blagues autoréférentielles, qui nécessitent de connaître une personne ou un milieu pour être comprises.

C’est dommage, j’en avais une bonne : « combien faut-il d’anarchistes pour changer une ampoule? »***

Le savoir-faire

Parfois, un groupe affinitaire, un groupuscule, un mouvement ou une organisation s’écroule, car le savoir-faire est détenu par une poignée de super-militant-e-s, qui sont des hommes le plus souvent. Au syndicat, nous faisons le pari de la co-formation, du « step-up/step-back »**** et du partage des savoir-faire. Nous essayons activement de ne pas avoir de hiérarchie, formelle ou informelle. Nous avons bien des mandats de représentant-e-s et de délégué-e-s mais ce sont des mandats limités dans le temps et révocables. Ainsi, le savoir-faire se transmet. Une pratique que nous avons également est d’essayer que chacun-e reparte d’une réunion avec une tache à effectuer, aussi minime soit-elle : inviter un-e ami-e, rédiger le compte-rendu, contacter tel organisme, acheter du tissu, qu’importe, l’intérêt est d’assurer la fonctionnalité du comité, de faire en sorte qu’il ne repose pas sur les épaules d’une seule personne et de rendre effective l’égalité entre les membres. Car le comité Femmes nous le rappel trop souvent, la parité est loin d,être atteinte dans notre organisation… Nous ne voulons et ne devons pas reproduire les différentes formes de domination, à commencer par le patriarcat.

La fatigue

Une autre raison de la désertion militante, c’est la fatigue, l’épuisement de se consacrer entièrement à la « cause ». Comme nous souhaitons vivre dès aujourd’hui la société de demain, nous ne devons pas nous laisser tyranniser par le militantisme. L’action collective est une course sur le long terme, et non un sprint intenable. Elle doit être agréable. Alors, quand je vois des camarades surmené-e-s, ça me fait peur. Je leur dis « aide le mouvement, prends-toi des vacances », « viens boire une limonade, pose-toi, 10411853_297517687119302_4255328482602399730_nprends du temps », ou encore, « ça te dirait une promenade en vélo dans les cantons de l’est? ». Parce-que militer ne doit pas être un calvaire, parce que la vie peut-être belle et que le travail nous la confisque, parce que nous sommes une organisation hédoniste et parce-que nous voulons profiter « des bonnes choses de la vie ».

«Embrasser le malaise»

«Mon lieu de travail est inorganisable! Mes collègues ne seront jamais intéressé-e-s à créer un syndicat ou à participer à un comité d’organisation SITT-IWW!». C’est ce qu’on se dit souvent. Nous, militant-e-s de gauche, aimons nous impliquer dans des grandes causes, mais quand il s’agit de regarder dans sa propre maison, on se sent mal à l’aise. Le privé est politique et dans nos relations personnelles comme dans nos lieux de travail, il faut aussi savoir être droit-e.

Nous autres gauchistes, anarchistes, militants écolo-radicaux, nous menons souvent une double vie. Ce dont on ne se rend pas compte, c’est qu’on fait le jeu du patronat. Nous sommes l’archétype de l’employé-e flexible. On fait du surtemps parce qu’on a besoin de cash pour les études et les voyages, on dit oui à n’importe quel emploi et quand on en a assez, notre seule arme est de claquer la porte, en ayant l’impression jouissive d’avoir mis notre boss dans la merde.

Mais quitter un emploi pourri, ce n’est pas vraiment un acte de résistance, on ne fait que le passer à la personne suivante. Qui sait si cette personne aura la même facilité que nous à quitter sa job et le même réseau d’ami-e-s qui nous aideront à en retrouver une en quelques jours? Dans la principale formation donnée par le syndicat, l’Organisation du Travail 101 ou OT101, on nous apprend à faire face au malaise. À considérer le travail comme le dénominateur commun de la classe prolétaire à laquelle nous appartenons. À considérer aussi nos collègues de travail comme des membres de cette classe, à nous organiser avec eux et elles, à ne pas systématiquement démissionner ou claquer la porte pour une meilleure job qui ne sera finalement pas meilleure. Embrasser le malaise, c’est décider que toutes les lieux de travail sont organisables et que partout on peut créer un syndicat SITT-IWW local.

Épilogue

Je ne voulais plus militer, j’étais déçu par le militantisme. Un camarade de classe a pourtant piqué ma curiosité en me parlant du syndicat et des « Réclame ta paye ».

Un dimanche soir d’octobre, je suis entré sans arrière pensée dans le local du synd10156175_374230682717874_1754686985723706200_nicat. Il est situé sur la rue Brébeuf, en face du Parc Laurier. Le premier dimanche du mois, c’est la réunion mensuelle de la section, l’assemblée durant laquelle les grandes décisions sont prises et où l’on fait le bilan de l’activité des comités. Le monde s’est présenté et a expliqué ce qu’ils et elles voulaient changer dans leur job. À la fin de la réunion, quelqu’un-e a dit : « n’oubliez pas que l’activité du syndicat se fait dans les comités ». Je
me suis dit, pourquoi pas? Ce soir-là, j’ai signé ma carte et payé ma première cotisation. Ça fait un an.

Bien sûr, le syndicat a des lacunes, rencontre des problèmes, des conflits, comme n’importe quel regroupement d’êtres humains. Pour le rendre meilleur et plus fort, nous avons besoin de toi. Ne nous lamentons plus, organisons-nous!

Signé : X372139

* Les citations sont tirées du préambule de la Constitution du SITT-IWW

** « Wobs » est le diminutif de « wobblies », le surnom des membres du SITT-IWW

*** Réponse : tu as déjà vu un-e anarchiste changer quelque-chose?

**** « Step-up/step-back » : une pratique qui pousse les personnes les plus exposées à prendre moins de place (descendre d’une marche) et à l’inverse, aux personnes invisibilisées, à prendre la parole ( de monter une marche).

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