Quel syndicalisme pour le secteur communautaire?

Dans le prolongement des luttes qui ont animées le Québec de l’après-révolution tranquille, nombre de groupes populaires ont vu le jour. Une observatrice de l’époque aurait pourtant de la difficulté à s’y retrouver, tant les transformations ont été importantes. Au lieu de groupes peu ou pas financés, l’action communautaire actuelle bénéficie d’une reconnaissance gouvernementale, ce qui assure une certaine stabilité financière.

Comment expliquer cette transformation? Les actions politiques et mobilisations qui étaient au coeur des pratiques ont cédé le pas à la prestation de services. Parallèlement, on a vu se dessiner une tendance a la professionnalisation, qui remplace le militantisme de la première heure. De plus, et c’est peut-être l’élément le plus important, le milieu communautaire actuel est la progéniture d’un l’État social en crise aiguë de néo-libéralite. La prestation de service et la professionnalisation du travail ont préparé le terrain à un partenariat qui permet a l’État de voir dans ces groupes autant d’acteurs capables de reprendre les fonctions sociales qu’il ne souhaite plus assumer pleinement. Dès le milieu des années 80, Brian Mulroney s’exprimait ainsi : « Une des principales priorités de mon gouvernement sera la révision complète des programmes sociaux en vue d’économiser autant d’argent que possible. Une façon d’atteindre cet objectif consiste à encourager le secteur du bénévolat à participer à la réalisation des programmes sociaux. »

Quelle meilleure source d’action bénévole que les groupes communautaires? Au Québec, l’enveloppe financière du milieu passe d’environ 248 à 635 millions de dollars entre 1996 et 2005. Pour l’État, la formule est simple. Les groupes communautaires permettent de combiner une base de bénévole et une force de travail non syndiquée pour réaliser ses objectifs sociaux, le tout à un prix très compétitif. Du même coup, l’État évite le recours à sa propre force de travail, qui est syndiquées dans une proportion de 82 % . Le secteur communautaire a donc grandement bénéficie de l’amputation des fonctions sociales de l’État. Pourtant, le transfert financier n’est pas à la hauteur du transfert des fonctions étatiques. Les conditions salariales et les avantages sociaux y sont donc particulièrement médiocres. Malgré tout, le taux de syndicalisation y est extrêmement faible, puisqu’il se situe autour de 3 %.  On pourrait s’étonner que le secteur communautaire ne soit pas un terreau plus fertile à la syndicalisation, mais plusieurs facteurs nous permettent de comprendre cette situation. Ainsi, les groupes communautaires sont fréquemment un lieu d’expérimentation de modes gestion alternatifs comme la gestion collégiale, la cogestion ou même l’autogestion. Dans un tel contexte, l’attrait d’un syndicalisme axé sur la réduction du droit de gérance est évidemment moindre. De plus, selon notre expérience, plusieurs salariées ont la ferme conviction que la syndicalisation aurait comme effet d’accroître le pouvoir des salariées, au détriment de la base militante.

Les rares études sur le sujet semblent corroborer cette ambivalence des salariées à l’égard de la syndicalisation.  Si celles-ci sont généralement favorables au principe du syndicalisme, plusieurs hésiteraient à se syndiquer elle-mêmes. Plusieurs craignent « d’hériter de toute la rigidité et de la bureaucratie liées au syndicalisme et à la présence d’une convention collective pour gérer le milieu du travail » et que « le fait de se syndiquer amènerait plus d’inconvénients que d’avantages. » Aussi, en l’absence de revenus additionnels pour l’organisme, la syndicalisation ne pourrait entrainer une augmentation des salaires, puisque c’est l’État et non l’organisme qui contrôle la bourse. De plus, l’attitude des centrales syndicales y est aussi pour quelque chose. Le faible nombre d’employées au sein des organismes fait en sorte qu’il s’agit d’unités d’accréditation perçues comme étant très peu rentables.

Le syndicalisme de solidarité pourrait-il réussir là ou le syndicalisme de service ne le peut pas? Aux État-Unis, le Syndicat Starbucks (IWW) et Jimmy John’s Workers Union (IWW) ont bâti une présence durable, sans accréditation, dans l’un des secteurs les plus difficile a organiser. Les syndiquées y ont développé des pratiques fondées sur des revendications concrètes, hors du contexte de la négociation d’une convention collective. La plus récente victoire est la reconnaissance d’un férié en l’honneur de Martin Luther King chez Starbucks.

À notre avis, deux facteurs principaux font la force du syndicalisme de solidarité. D’abord, son fonctionnement radicalement démocratique minimise l’importance des permanents. Cela permet une implantation dans des secteurs non rentables pour les syndicats traditionnels. Ensuite, il s’agit d’une stratégie extraordinairement flexible, qui se moule aux réalités du secteur dans lequel il s’implante. Dans le secteur communautaire, cela pourrait impliquer une stratégie d’implantation qui reconnaît l’importance de préserver la démocratie des groupes. De plus, le syndicalisme de solidarité devrait créer les bases d’une alliance de salariées mobilisées pour lutter contre les conditions de travail médiocres qu’elles ont héritées de la sous-traitance des fonctions sociales de l’État.

Extrait du volume 1 de La Sociale, Mars 2014

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