Se solidariser dans une industrie où la performance est la valeur de base

Sans solidarité, pas d’organisation

Comme militants et militantes syndicaux, on le sait que la solidarité de classe est à la base du mouvement, que, pour s’organiser, les travailleurs et travailleuses doivent trouver une solution collective à un problème et que pour ce faire, il faut se tenir les coudes parce que même si le problème nous regarde pas directement, il nous concerne nécessairement. Si on veut y aller dans un exemple concret, une augmentation de salaire d’une personne en particulier peut être facile à chercher individuellement, mais si on veut que tout le monde ait la même augmentation, la meilleure façon est d’y aller ensemble.

Puisque comme travailleuse je n’ai pas travaillé dans d’autre industrie que celle de la restauration, ce texte va essentiellement traiter des relations de travail de ce milieu. J’ai été formée de façon classique dans le milieu. J’ai commencé à la base de la chaîne alimentaire d’un département, le mien était le service, la salle. J’ai commencé hôtesse et lorsque j’ai eu 18 ans j’ai enfin pu décroché le titre de serveuse et récolter la hausse de tips qui venait avec. Dans la tête de bien des gens, c’est comme ça que ça fonctionne, tu peux pas commencer au top de la chaîne, si tu le fais, de facto on assume que tu vas être mauvais, pis si tu l’es pas, ça va prendre du temps avant qu’on reconnaisse que t’as de l’efficacité comme travailleur. 

Quand on côtoie le milieu du syndicalisme révolutionnaire, se battre contre sa formation et son conditionnement issus de la restauration, c’est pas une chose facile. Dans le milieu on dit souvent que «tu l’as ou tu l’as pas». Si tu l’as pas dès ton premier shift hors training, tu peux pas être meilleur, du moins c’est ce qu’on se dit souvent dans le milieu. Sauf que pour réussir à avoir un syndicat sur son lieu de travail, pour se solidariser, il faut essayer de passer par dessus le besoin de se piler sur la santé mentale pour passer au travers d’un rush et d’accepter que dans les soirées à minimum 1000$ de ventes avec 3 employé.e.s sur le plancher, ben c’est normal que ça prenne plus que 10 minutes à sortir un burger. Pis c’est aussi normal que le nouveau ou la nouvelle run pas comme ton ancien-ne collègue qui avait 3 ans d’expérience à son poste. Mais ça, c’est toute une vie qu’il faut désapprendre, pis en tant qu’organisatrice syndicale, c’est pas facile à faire, alors pour mes collègues qui sont nouveaux-nouvelles dans le beat «c’est nous, tous ensemble» ben c’est rushant. C’est difficile de briser le réflexe qui fait que si ton-ta collègue fournit pas autant que tu voudrais ou a un peu de difficulté à gérer son tempérament dans les rush, tu vas appeler ton boss pour lui dire. C’est difficile de développer le réflexe de se parler et de régler nos shits entre nous. Mais la culture de la solidarité est une des choses essentielle à un syndicat et c’est impératif que ce soit au centre d’une campagne d’organisation.

On oublie qu’on a tous été mauvais

Dans les faits, beaucoup de mes collègues qui maintenant sont des brutes pendant un rush et qui se plaignent et ragent devant l’incapacité des autres à fournir pendant les grosses soirées oublient qu’il y a pas si longtemps, ils étaient au même stade. Sauf qu’on est en restauration. À moins d’avoir pogné le jackpot après avoir fait un DEP et de travailler dans un endroit où les salaires sont décents, on travaille avec des nouveaux qui sont débutants dans le milieu et qui ont peu ou pas pentoute d’expérience.

Non seulement ça, mais souvent pour devenir bon on a eu des formations qui ont de l’allure. On a eu des collègues qui nous ont donné des tips du genre «t’es pas sensé te promener les mains vides quand t’es serveuse» ou «la voix de ton cook est sensé être le phare au milieu de la tempête» ou whatever. L’important dans tout ça c’est que quand quelqu’un s’est rendu compte qu’on l’avait pas, on nous a donné des trucs, on nous a parlé, pis le plus important c’est que le boss l’a jamais su et qu’on a gardé nos jobs.

Au final, c’est encore la faute des patrons

J’ai eu une seule boss qui prenait du temps pour faire des trainings qui avaient de l’allure. Elle préférait payer quelqu’un en training pendant une couple de semaines plutôt que de devoir compenser pour des gens mal formés le reste de l’été. On va s’entendre que ça existe pas les bons boss, mais au moins le staff de cette place là avait le temps de s’adapter au plancher et d’augmenter la vitesse avant d’être laissé à soi même.

Mes boss actuels ont tellement à cœur de maximiser les profits qu’ils payent pas d’assez longs trainings. Des fois ils en donnent même pas. Fait qu’on se retrouve avec du monde qui connaissent pas la job à une des périodes de l’année où il nous faut des gens qui fournissent dans le rush.

C’est tellement important pour eux d’avoir le cost le plus bas possible qu’ils payent mal leurs employé.e.s et leur donnent pas assez d’heures parce que «oh my god il faudrait pas payer du temps supplémentaire à quelqu’un». Donc qu’est-ce qui se passe quand la période d’embauche de l’industrie commence ? Nos ancien.ne.s démissionnent parce qu’un moment donné il faut payé son loyer.

Le fait que dans la restauration il y ait un roulement d’employé.e.s et qu’à chaque été on se retrouve avec une tralée de débutant.e.s sur les bras, c’est de la faute des boss.

Que mon-ma collègue ne soit pas capable de toffer les rushs parce qu’il-elle manque de formation, c’est de la faute des boss.

Que les horaires soient pas adaptés au roulement de staff, c’est la faute des boss.

Qu’on soit obligé.e de travailler deux fois plus qu’à l’habitude parce qu’on doit faire le travail d’un autre parce qu’il est nouveau, c’est de la faute des boss.

Donc au final, la performance est au centre de l’industrie, on s’est fait rentrer à coup de rush dans la tête que si tu run pas assez, t’es pas fait pour ce monde là. Fait qu’on aime pas les nouveaux-nouvelles. Sauf qu’on oublie que la pression dans un rush understaff nous a déjà fait crisser notre camp, pleurer, calisser une poignée de cenne dans la face d’un client, raccrocher au nez de quelqu’un d’insatisfait, gueuler sur nos collègues, frapper dans un mur. Fait qu’au final, notre collègue qui a de la misère à y arriver, on devrait arrêter de le faire culpabiliser, parce qu’on a des moments où nous aussi on est des plaies pis ça, c’est souvent – tout le temps – parce que notre boss a pris des décisions de marde.

La solidarité, c’est là qu’elle rentre en compte. Parce qu’on veut des collègues formés. Pis il y en a qui vont en avoir besoin de plus des trainings. Mais on s’en fout, on veut du monde qui connaissent la job. Trois trainings c’est pas assez. On veut des salaires qui font que les ancien.e.s restent. On veut des vacances. On veut que la job qu’on a nous donne le goût et les moyens de rester. Comme ça, on se fait pas chier.

Pis pour avoir ça on fait quoi ? Ben moi ma solution c’est de faire ce que j’peux. Le boss y va manger de la marde. S’il veut que ça aille bien, que les clients soient contents et que la bouffe soit bonne, ben qu’il nous paye comme du monde pis qu’il mette plus de staff sur le plancher. Pis les clients s’ils sont pas content que ça ait pris 1h avant d’avoir du service ou leur assiette, pis qu’ils comprennent pas que c’est de la faute de mon boss, ben ils peuvent aller manger ailleurs, j’pas servante, j’suis serveuse.

 

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