Des propriétaires d’entreprises chez les I.W.W. ?!?

Un complément de réflexion à l’article intitulé « être syndiqué IWW et travailleuse autonome » .

Il est vrai que le I.W.W. syndique tout le monde sauf les représentants de l’autorité étatique (policiers, magistrats etc) et les personnes en situation de pouvoir autoritaire sur d’autres travailleurs-euses ci-après nommés …les boss! Les employeurs en tant que propriétaire d’entreprise et leurs laquais que sont les gérants et autres cadres qui font ,selon ma compréhension, partie de la catégorie des « boss ».

Or qu’est-ce qu’un « travailleur autonome » ? N’est-ce pas un propriétaire d’entreprise ? N.. oui : Si on s’en tient uniquement à la définition que nous en donne l’économie libérale. Ce serait le cas à en juger par cette définition donnée sur le site éduca-Loi :

« En fait, le travailleur autonome et l’entreprise individuelle ne font qu’un, c’est-à-dire que le travailleur autonome exploite une entreprise et que cette entreprise est le résultat de son propre travail. Puisque l’on ne peut pas dire que le travailleur autonome est lui-même une « forme d’entreprise », on dit plutôt qu’il exploite une « entreprise individuelle» dont il est l’unique propriétaire. »

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Au regard de cette définition, il n’est pas étonnant qu’on se questionne sur la légitimité du travailleur autonome « unique propriétaire d’une entreprise » car en effet, si son entreprise grandit le travailleur autonome peut vite devenir un « boss » : Cela se produit notamment dans le domaine agricole où l’entreprise, incorporée au nom d’un agriculteur – propriétaire unique, occulte souvent la contribution gratuite d’un-e conjoint-e, des enfants à l’occasion. C’est également le cas dans l’entreprise artisanale (ce qui englobe la boulangerie jusqu’aux métiers d’art en passant par le design de mode, domaines dans lesquels ce sont même parfois les étudiants du ‘maître reconnu’ qui voient leur travail masqué, et mal rémunéré – voire pas du tout). Devons-nous être contre l’entraide au sein de la famille ? Certainement pas ! Mais il faut être vigilant puisque le statut de propriétaire unique de son entreprise, tel que défini ci-haut, peut impliquer des situations où le « travailleur autonome » devient le boss d’un-e conjoint-e ou d’enfants qui n’ont pas de reconnaissance ni de rémunération directe pour le travail accompli …

De cette situation ambigüe, il faut déprendre le travailleur autonome, en le redéfinissant selon nos critères, car le travail occulte ne gêne aucunement le système mais contribue à brouiller les frontières entre les rôles que nous jouons dans la société : parents, conjoint-e-s, travailleur-e-s, salarié-e-s, entrepreneur-e-s, consommateurs, client-e-s. Or ces rôles ont évolué de telle sorte, depuis l’industrialisation, que les travailleur-e-s sont de plus en plus isolés et coupés de leurs semblables. Isolés ? Coupés de leurs semblables ? Ceci n’est pas sans nuire à notre solidarité de classe ; ceci n’est pas sans servir l’intérêt de nos maîtres.

Qu’en est-il d’une définition un peu plus « critique » du travail autonome ?

Le modèle de la micro-entreprise individuelle nous est vanté depuis les années 80 comme l’ultime liberté ! Il a gagné en popularité auprès de nombreux travailleurs exclus (chômeurs) qui cherchèrent une alternative aux emplois précaires devenus la norme. On nous a vanté les vertus de la liberté de marché (celle-là même qui faisait de nous des chômeurs!), la liberté d’être à son compte. Le «american dream » des 30 glorieuses atteint le paroxysme de son utopie avec cette figure du travailleur autonome  qui n’a qu’à vouloir très fort (se) vendre, pour réussir et survivre. Ainsi la société n’a plus à se soucier de la survie économique des individus par des emplois de qualité et des programmes sociaux auxquels les entreprises sont tenues de contribuer via des impôts : Le rêve du travail autonome c’est l’éclatement des droits collectifs et l’isolement de plus en plus intense de la personne confinée dans la compétition avec ses semblables (d’autres ex-chomeurs devenus « entrepreneurs »). Dans ce monde de rêve de la « Libarté », la responsabilité du succès, entendu non comme le bonheur de l’individu, mais sa rentabilité, et les solutions dans le cas de l’échec ou de la dégringolade, sont tout autant individuelles : si tu ne réussis pas c’est que TU n’as pas fait assez, que TU n’as pas fait ce qu’il fallait. Si tu es malade et ne peux plus faire fonctionner ton entreprise, si tes clients ont de mauvaises créances, il fallait prévoir une bonne couverture d’assurances privées. C’est ce que fait l’entrepreneur responsable! Le modèle du travailleur autonome, c’est l’ultime atomisation de l’individu après celui de la famille.

« L’État néolibéral est un État qui éduque les individus à s’autonomiser par rapport à l’État, à se responsabiliser privément devant les risques sociaux (chômage, maladie etc).et à devenir « entrepreneurs d’eux-mêmes » en développant leur attrait sur un marché du travail compétitif par des stratégies d’investissement sur soi (comme de s’endetter pour réaliser une formation d’études post-secondaires). Tout se passe comme si « l’esprit concurrentiel d’entreprise » qui s’est incrusté dans la pensée et la pratique de la gouverne de l’État depuis les écoles de management et le secteur privé, colonisait désormais le « moi »
(David Sanschagrin « la quatrième révolution antidémocratique »Revue À Babord, déc 2015 –janv 2016)

Sommes-nous vraiment libre dans la solitude du travail autonome ? J’ai du mal à le croire quand je vois tant d’entrepreneurs devenir les victimes épuisées par les tâches-multiples et le stress lié à la survie et au développement de leur entreprise dans un monde de compétition et de monopoles. En quoi est-on plus libre lorsqu’on s’expose au burn-out? Combien de micro-entreprises survivent dans ce modèle*?

Que vaut la liberté sans le pouvoir sur ses conditions de vie qui lui est forcément associé ?

Quel pouvoir avons-nous lorsque isolé? Le travailleur autonome, plus isolé que tout autre, devrait donc être vu, par un syndicat révolutionnaire, comme un travailleur qu’on a dépossédé de son identité de classe plus que tout autre; et en ce sens-là , il faut l’accueillir dans nos rangs. Puisque seule notre unité comme classe peut nous faire gagner des combats contre ceux qui tentent de nous séparer et nous affaiblir, nous ne saurions voir le travailleur autonome comme un propriétaire  d’entreprise et ainsi être dupe de la terminologie libérale.

Par opposition à l’Uberisation du travailleur qu’on a fini par convaincre qu’il n’est plus un prolétaire mais un « entrepreneur » , il faut faire connaître davantage le modèle de l’entreprise collective et autogérée.

C’est uniquement à l’intérieur de cette forme d’entreprise, l’entreprise collective, gérée démocratiquement par ceux et celles qui la font rouler, soit ses travailleurs et travailleuses, que nous trouverons la véritable liberté dans le travail : celle de la solidarité sociale. C’est aussi uniquement par la prise en charge collective de l’entreprise que nous trouverons le pouvoir d’influer sur le type de production, et le rythme de production, que nous trouvons acceptable pour l’avenir de la planète ; que nous aurons le pouvoir d’influer sur le type de rapports sociaux et interpersonnels que nous voulons, c’est-à-dire égalitaires, et le véritable gain de la « propriété » de ce qui n’est en propre à personne et par conséquent appartient à tous. C’est aussi le sens qu’il faut donner à « l’abolition du salariat » idée centrale défendue par notre syndicat : Ne plus avoir à choisir entre s’auto-exploiter ou nous vendre à des boss dont nous devenons la propriété au même titre qu’une machine. Oui, il existe bel et bien une troisième voie, c’est celle à laquelle nous aspirons pour tous les travailleurs et travailleuses.
Willie Morris , membre du SITT-IWW

 

* Quant au taux de survie des entreprises individuelles versus celui des entreprises collectives, il n’est pas inutile de souligner que selon une statistique souvent citées les entreprises collectives de type coop présentent un taux de survie nettement plus élevé que les entreprises traditionnelles, et ce après cinq ans (62 % vs 35 %) ou dix ans (44 % vs 20 %).

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